dimanche 27 septembre 2020

Commentaire sur « Les conflits des dieux n’ont pas de solution au point de vue de l’homme »

Cinq ans avant quand l’attentat « Charlie Hebdo » a eu lieu, Mr Zhou, un philosophe chinois a écrit un article intitulé « Des conflits des dieux n'ont pas de solution au point de vue de l’homme », et cinq ans après Louis Baslé, universitaire, a interagi avec son commentaire, …

1Des conflits des Dieux n'ont pas de solution au point de vue de l'homme (1) Zhou JianMing 2015


Le drame qui a frappé "Charlie Hebdo" à Paris le 7 Janvier 2015 a choqué le monde entier. Comme les attentats du 11 Septembre 2001 aux états-unis, il ne peut pas être interprété simplement comme un conflit entre les hommes. Les deux événements ne peuvent pas être exclusivement réduits à leurs dimensions politique, économique et morale. Ils se situent à un niveau différent. Lorsqu'il s'agit d'un conflit politique comme par exemple une opposition idéologique, ou d'un conflit économique comme la lutte pour une prépondérance commerciale, on peut parler d'un même niveau, car dans ces deux cas seuls les hommes sont impliqués. Pour les deux événements qui nous occupent, il y a une dimension religieuse qui intervient. Ici, l'extrémisme religieux qui a armé les bras des terroristes vise en réalité le système démocratique, celui qui est garant de la liberté d'expression en général et de la presse en particulier pour les événements du 7 Janvier 2015 en France et de l'économie de marché pour ceux de Septembre 2001 aux états-unis. On n'est plus vraiment dans un conflit traditionnel entre religion et politique à l'intérieur d'un même modèle culturel. Ici, ce sont deux modèles culturels qui se trouvent confrontés, l'un séparant nettement le politique et le religieux, alors que dans l'autre le politique et le religieux sont étroitement imbriqués. Quand des innocents sont tués, La France dit d'une même voix "nous sommes tous Charlie". Le monde entier devrait se sentir concerné, car c'est l'être humain dans sa totalité qui est en question. Les conflits religieux qui sont du ressort de la foi ne sauraient être résolus par la seule raison humaine.


La religion est enracinée au plus profond de la vie spirituelle de l'homme, tandis que la politique est généralement liée à l'intérêt économique. Les deux sont des structures élémentaires de la société. C’est à leur point de rencontre et à travers leurs interactions que se situe l’intégration à l’intérieur d’un modèle culturel. C’est dans les conceptions différentes que se font les sociétés des rapports entre la politique et la religion que se trouvent les sources des conflits.  La civilisation est la façon dont un modèle culturel se perçoit concrètement. Le "conflit de civilisations" n’est autre que la résistance à la coexistence voire au mélange et à l’harmonisation de différentes cultures à l’intérieur d’une même culture qui serait universelle, en sachant bien que toute culture est le produit d’un processus de construction permanente et jamais close d’une identité en perpétuel devenir. Ce conflit dépasse les enjeux à caractère politique et économique, puisqu’il touche à l’homme dans sa totalité, y compris dans sa dimension religieuse. C’est en ce sens qu’il se situe comme la prolongation de la guerre des dieux.


Le judaïsme, le christianisme et l'islam ont la même origine. "Tous deux nés de la même racine, pourquoi se tourmenter l'un l'autre si cruellement!  " , dit un poème chinois. Tous ces conflits interreligeux entre Israëliens et Palestinens, Indiens et Pakistanais, ou entre les courants d’une même religion , que de victimes innocentes ils ont pu faire depuis tant d’années, sans compter les innombrables pertes matérielles. L’appellation « guerre des dieux » est une image qui recouvre la complexité du phénomène (s’agit-t-il d’un conflit à caractère strictement religieux, y a-t-il interaction entre le politique, l’économique et le religieux, ou les hommes utilisent-ils le prétexte religieux pour justifier leurs actes?) et traduit l’impuissance de la raison humaine à envisager tous les aspects du conflit compte tenu de ses nombreuses implications et de toutes les interprétations qui peuvent en être données.


Le christianisme, né du judaïsme et associé à la tradition grecque, devient la religion principale des sociétés européennes médiévales.  Avec l’émergence de la raison instrumentale au sortir du moyen age, ces sociétés sortent de  l’enchantement religieux et en même temps de l’obscurantisme dans lequel cet enchantement les confinait. 


Les occidentaux, "égaux en naissance" , on quitte le jardin d’Eden,  se sont peu à peu éloignés de dieu, et ont fondé des sociétés laïques où le politique et le religieux sont séparés. Parallèlement le développement de l’économie moderne a permis à l’homme d’échapper la malédiction divine en le délivrant du souci élémentaire de la nourriture et de l’habillement.


Le judaïsme a survécu en se transmettant de génération en génération au prix parfois des souffrances indicibles. L’Islam a connu bien des vicissitudes au cours de ses 14 siècles d’histoire avec des périodes de rayonnement mais aussi des reculs. Comme le christianisme, ils sont à la fois créateurs, dépositaires, et continuateurs d’une certaine dimension culturelle qui imprègne tout esprit humain.  La croyance la plus importante et communément partagée par ces trois religions est que Dieu a créé l’homme. C’est la métaphore de l’autre rive, l’homme séparé de Dieu pouvant espérer rejoindre son royaume, une fois son existence terrestre achevée. Mais il est une autre conception de la culture humaine, celle de l’homme qui est l’artisan de sa propre existence, et fondateur d’une société laïque. « La vie de l’homme dans une société laïque désignerait l’espace qui recouvre l’ensemble des activités humaines, et des relations que les hommes entretiennent les uns avec les autres, dans un sens plus large ce qu’on peut appeler la culture. C’est dans cet espace que l’homme est appelé à devenir véritablement homme en se réalisant lui-même ». (Zhou JianMing: Philosophie chinoise - l'existence culturelle et la morphologie culturelle - de la vision philosophique à la vision culturelle)


Culture et civilisation sont des concepts qui se situent à des niveaux différents. Dieu est le créateur de l'homme, et de la culture originelle, mais l'homme laïque est le créateur de lui-même, et de la civilisation. Du point de vue des études théoriques concernant le phénomène de culture, la civilisation, produit de cette culture serait la modélisation concrète d’une idée préexistante s’incarnant dans un langage qui permettrait à l’homme de vivre en société, dans un processus de transformation et de progrès continus.


Mais malheureusement, les trois grandes religions monothéistes, toutes soeurs qu’elles soient, ont chacune leur propre interprétation de Dieu et de la foi. Le judaïsme n’a pas pu empêcher la naissance du christianisme, de la même façon que le christianisme n’a rien pu faire face à la naissance de l'islam. Cette division répond à un processus vital de transformation permanente qui s’inscrit précisément dans la conception chinoise du « Yi » . Yi Jing: la transformation est appelée Yi). De nombreux événements qui peuvent être rationnellement expliqués et d’autres plus irrationnels constituent la trame de l’histoire. Ainsi, on peut considérer que l’apport de la culture grecque au christianisme, de la même façon que le conflit entre le christianisme et l'islam, participent d’un même processus vital de transformation. Les Croisades qui avaient permis aux européens de reprendre contact avec ce qui survivait de la culture grecque devenue étrangère à l’Europe, auraient ainsi contribué à la Renaissance européenne. 


Les conflits religieux seraient le résultat d’une transformation vitale impulsée par un Dieu qui ne serait ni celui des juifs, ni celui des chrétiens, ni celui des musulmans, mais plutôt une concept (existence?)  universel qui dépasserait le cadre de toute religion constituée. En poursuivant la métaphore, ce conflit échappe à la volonté humaine dans le mesure où l’homme qui y est confronté est placé face à ses propres limites d’homme. Toute solution proprement humaine serait forcement incomplète, puisqu’il s’agit des affaires de Dieu.  


Les principales formes de liberté dont jouit le monde occidental, en particulier la liberté de la presse, ont été permises d’une certaine façon grâce à la séparation entre le l’homme et Dieu. « Rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » . Dans la pensée occidentale, l’âme pure serait l’émanation de Dieu, et le corps est les plaisirs qu’il donne seraient le propre de l’homme. L’homme qui n’est plus sous le contrôle de Dieu devient dès lors l’artisan conscient de sa propre liberté. 


La liberté de la presse qu’on peut traduire métaphoriquement par « marché libéral des idées » est dans cette perspective garantie et soutenue par un système d’organisation politique sur lequel le regard de Dieu n’intervient plus. A la trilogie classique des pouvoirs, le législatif, l’exécutif et le judiciaire, qui caractérise les régimes démocratiques, s’ajoute aujourd’hui un quatrième pouvoir, celui des médias. Mais lorsque la presse est confrontée à une culture qui n’est pas de même nature et où la religion ne saurait être assimilée à une idéologie, elle ne semble pas vouloir tenir compte d’une réalité complexe qui dépasserait la simple perception humaine, celle où le divin a sa place. De son côté, l’extrémisme religieux qui se venge de l’offense qu’il estime avoir été subie par son Dieu par le sang et le feu, dépasse la volonté supposée de Dieu, et devient par le fait même l’ennemi de l’humanité toute entière. C’est en ce sens que les terroristes ont été considérés, à travers l’expression unanimiste « nous sommes tous Charlie! » , comme des ennemis du genre humain.  


La guerre des dieux est dépassée par la guerre des hommes, c'est le malheur des hommes, et aussi le malheur de Dieu.


L'essence de la culture chinoise est différente de celle de la culture occidentale, mais la civilisation chinoise a connu aussi au cours de sa longue histoire ses propres désastres. La culture chinoise est d’essence exclusivement humaniste, et il n’y  pas d’absolu prédéfini à partir duquel s’exercerait la raison instrumentale. C’est ainsi que dans l’histoire de la Chine il n’y a jamais eu de Croisades qui procèdent d’une volonté d’éliminer l’autre dans la mesure où, en l’absence de vérité absolue, n’ont jamais été semées les graines de l’extrémisme religieux.  Ce qui manque dans la culture chinoise, c’est le terreau qui permettrait à la raison instrumentale de se développer. 


Tout au long de l’histoire de la Chine, l’idéologie au nom de laquelle fonctionnait la société féodale excluait le principe de propriété privée durable. C’est justement en raison de cela que le capitalisme n’est pas apparu spontanément en Chine. 


L'erreur fondamentale de la société chinoise moderne serait de ne pas avoir encore saisi la nécessité d’introduire en Chine un système de civilisation fondé, entre autres, sur l’idée de propriété privée inviolable. Sans doute, faut-il y voir la survivance de l’âme du féodalisme tel qu’il était conçu dans les sociétés anciennes.


La culture chinoise s’est constamment nourrie d’apports culturels multi-ethniques. C’est sans doute la raison pour laquelle elle n’a pas cessé de s’enrichir. 


Malheureusement, depuis un peu plus deux siècles, la civilisation féodale chinoise qui s’est sentie agressée par le rationalisme instrumental a certes profité des apports technologiques de l’occident, mais l’esprit qui a impulsé les découvertes et les nouveaux systèmes d’exploitation ayant permis la révolution industrielle du 19ième siècle n’a pas été intégré par la conscience chinoise, c’est comme si la Chine était passée du premier âge de la agriculture au troisième âge de l’information en ayant raté l’étape du deuxième âge industriel.  En fait, même si effectivement l’industrie chinoise a connu un certain développement depuis le début du 20ième siècle, développement devenu exponentiel ces trente dernières années, celui-ci n’a jamais été véritablement intégré et considéré comme faisant partie de la culture chinoise restée profondément ancrée dans la ruralité. Si on assiste actuellement à un extraordinaire décollage économique de la Chine, l’esprit du chinois est resté à bien des égards dans la boue. 


Aujourd’hui, il s’agit pour la Chine de faire en sorte que la troisième âge qui est celui de l’information et des nouvelles technologies ne s’inscrive pas seulement dans un processus de progrès civilisationnel (matériel), mais qu’il imprègne aussi profondément sa culture. Ce serait aussi, à travers la rencontre et l’interaction entre les modèles culturels chinois et occidentaux une façon d’ouvrir de nouveaux chemins de vie et de créer de nouveaux modes d’être dont l’occident est l’orient pourraient profiter dans une perspective d’enrichissement culturel réciproque. Il est donc important pour la Chine de savoir saisir cette opportunité. Comme le dit un proverbe chinois, « si nous achetons la boîte et rendons la perle », nous risquons de perdre en richesse culturelle ce que nous gagnons en satisfaction matérielle, et rien n’est plus précieux que la richesse de l’âme.


(Traduit par Jean-François Barbier et Yu LI, 2015)



2Commentaire sur « Les conflits des dieux n’ont pas de solution au point de vue de l’homme » - Louis Baslé 2020


M. Zhou a bien saisi la problématique weberienne de la guerre des dieux, c’est-à-dire des conflits fondés sur les convictions axiologiques et les valeurs normatives comme toutes les formes de religion et d’idéologie. En effet, les conflits entre intérêts économiques peuvent trouver des compromis. Les conflits politiques sont déjà plus difficiles à régler, surtout s’il y a des interférences avec la religion, l’idéologie et les convictions axiologiques. Comme l’écrit M. Zhou, « c’est dans les conceptions différentes …. des rapports entre le politique et le religieux que se trouvent les sources des conflits. » 


Pour bien comprendre l’apport de Max Weber à la question de la modernité occidentale, il faut faire référence à la mort de Dieu chez Nietzsche et au concept de désenchantement du monde chez Max Weber. La référence est ici la conférence de ce dernier sur La vocation de savant [Wissenschaft als Beruf, La science comme vocation]. La thèse proposée est que la perception du réel a été complètement bouleversée avec la révolution scientifique et la rationalité moderne : le réel est vide de toute autre chose que de ce que la science toujours en quête en découvrira, et cela indéfiniment. Mais ce réel est à jamais privé de sa magie, de ses habitants merveilleux comme les dieux, les esprits et de toute son architecture céleste : le travail scientifique exclut toute divination, toute mancie. Il oblige à une ascèse, une discipline, un engagement passionnel qui, de manière continue, désenchante le monde. En même temps, les progrès scientifiques rendent impossible la maîtrise des savoirs par un seul individu et obligent à la division du travail entre spécialités. Cette division des savoirs se généralise dans les domaines des disciplines d’enseignement, des techniques et des savoir-faire, si bien que tout « sauvage » ou « primitif » sera plus compétent dans ses rapports avec son environnement que n’importe quel moderne. Celui-ci devra se fier au spécialiste ou aux artefacts qui l’entourent pour se transporter, se nourrir, se soigner, communiquer, apprendre, etc. 


Une telle conception entre en collision frontale avec des dimensions  anthropologiques fondamentales comme le besoin de sens, de merveilleux, de certitude, de fondement et d’explication ultimes, ce que fournissent à l’envi les religions, en particulier les grandes religions révélées et les idéologies totalisantes comme le marxisme-léninisme et le nazisme ; comme aussi le besoin de pratiques collectives, de communion et de rites rassurants ainsi que l’on peut le constater en Occident avec la méfiance envers la médecine et l’engouement pour les sagesses orientales, l’homéopathie, le yoga, etc. Comme on peut le constater aussi avec les dérives de l’islam dit radical. Comme le dit un sociologue marocain : « Dans les pays musulmans, l’islam est placé au-dessus de toute forme de raison. Censé tout expliquer, il est en dehors de l’histoire ». Contrairement à l’opinion reçue, l’islam radical ne fait que pousser à l’extrême de ses conséquences la conviction commune de chaque fidèle de l’islam. Les autres monothéismes, à l’exception de leurs tendances fondamentalistes, ont trouvé des accommodements avec le monde moderne, non sans crise, conflits et scissions internes. L’Eglise catholique fut longtemps hostile à ce qu’elle condamnait sous l’appellation de modernisme et le christianisme dit orthodoxe n’est toujours pas pleinement réconcilié avec la modernité. La Réforme protestante a ouvert une brèche dans la domination de l’Eglise romaine sur le monde latin, ce qui a accéléré la séparation du religieux des autres domaines de la vie sociétale. Comme le note justement M. Zhou, cette séparation est cruciale pour l’émergence de la raison instrumentale et de la modernité. Ainsi, l’homme devient « l’artisan de sa propre existence ».


Bien sûr, le judaïsme, le christianisme et l’islam ont la même origine, et c’est pour cela même qu’ils demeurent irréconciliables : chacun a son dieu unique, alors que dans les polythéismes, on s’emprunte sans vergogne dieux, déesses et autres génies. Si les chrétiens furent persécutés c’est parce qu’ils ne pratiquaient pas le rite civique d’hommage aux dieux et à l’Empereur. Cet entêtement était incompréhensible pour leurs contemporains. Je pense que c’est l’émergence des monothéismes qui a, tout à la fois, favorisé l’émergence de la raison instrumentale et de la modernité et développé l’intolérance réciproque des trois monothéismes qui se sont tour à tour plus ou moins persécutés, plus ou moins tolérés. En outre, les histoires du judaïsme, du christianisme et de l’islam sont toutes marquées de scissions ou schismes, d’hérésies et de conflits inexpiables, un peu comme l’histoire du marxisme-léninisme.


Comme l’écrasante majorité des Occidentaux, je connais très mal la conception chinoise du Yi et des transformations. Je me contenterai pour l’instant d’utiliser les concepts d’évolution, de développement, de dynamique, ce qui me permettra de revenir aux propos de M. Zhou. La pensée occidentale a longtemps été marquée par diverses formes de déterminismes : le déterminisme scientiste développé par Laplace et Newton dans les domaines physique et astronomique et par Hegel, Marx et surtout Engels dans les domaines historique et culturel, puis par le marxisme-léninisme. L’origine de cela est bien remarquée par M. Zhou : il s’agit du judéo-christianisme « associé à la tradition grecque ». Pour le judéo-christianisme, l’histoire humaine se déroule selon un plan divin, avec une finalité, celle du salut. Cette perspective a été transformée de diverses manières par Hegel, Marx mais aussi les Lumières. En sont issues les idées de civilisation, de progrès, d’émancipation, de développement, etc. qui ont accompagné la domination occidentale. La fin de cette domination, les craintes concernant l’avenir de la planète et enfin la redistribution des hégémonies et l’ambition affichée de la Chine à s’imposer comme la puissance mondiale dominante tant au niveau politique que stratégique et économique, tout cela conjugué entraîne des doutes croissants sur les bienfaits de la science, de la technique et de la raison instrumentale.


Cela dit, j’aurais quelques nuances à apporter sur les points suivants : l’humanisme de la culture chinoise, le féodalisme de la Chine Impériale et enfin que la politique serait lié à l’intérêt économique. Commençons par ce dernier point : l’émergence de l’économie politique aux 18e et 19e siècles, avec Turgot, Adam Smith, Ricardo, et Stuart Mill est une affirmation sans équivoque que le fonctionnement économie de la société obéit à ses lois propres. C’est précisément à cette autonomie que se sont opposées toutes les formes de socialisme jusqu’à Lénine, Staline et Mao qui voulait mettre « la politique au poste de commandement ». Maintenant, presque tout le monde admet que l’on ne peut se passer du marché. Quant au féodalisme chinois, il n’a existé que dans l’ancienne Chine, entre le 8e et 3e siècle avant J.C.. C’est l’orthodoxie marxiste-léniniste qui a répandu cette thèse, n’admettant qu’il ait pu y avoir des systèmes politiques despotiques s’efforçant de maîtriser l’économie, comme l’Egypte, la Mésopotamie et la Chine antiques. Marx, faisant exception à la succession classique des phases historiques (esclavagisme, féodalisme, capitalisme, socialisme-communisme) avait imaginé une exception : le mode de production asiatique. Quant à l’humanisme de la culture chinoise, il est aux antipodes de l’humanisme occidental qui a fait de l’homme et de ses droits un absolu, alors que l’homme de l’univers chinois est toujours situé entre le ciel et le fils du ciel d’un côté, la terre de l’autre.


Reste un dernier point : si je me sépare de M. Zhou sur la question du féodalisme, je suis entièrement en accord avec lui sur l’absence d’une tradition favorable à la propriété privée. Mais cette absence ne résulte pas du féodalisme, mais de la verticalité traditionnelle du pouvoir en Chine avec ses 4 étages : le Ciel, le Fils du Ciel, l’homme, la terre. Cette verticalité a engendré la forme spécifiquement chinoise de « monarchie bureaucratique » avec le triomphe conjoint de « l’école de la Loi (fajia) et du confucianisme (ruia) sur le taoïsme (daoia) » à la fin de la période des Royaumes combattants. Dès lors, le concept marxien de Mode de production asiatique devient fécond pour signifier à la fois l’absence de droits de l’individu opposables au Ciel au Fils du Ciel, et, conséquence, l’absence du droit de propriété et plus largement d’un droit économique cohérent, ce qui constitue en effet un gros handicap au développement d’une économie de marché. On sait que, surtout chez les intellectuels, une forte aversion au capitalisme et à la propriété privée, en particulier des moyens de production, demeure vive, malgré l’effondrement du système soviétique et les impasses des régimes communistes stricts comme la Corée du Nord, et malgré le ralliement des socialismes réformistes à l’économie de marché. L’histoire européenne est traversée par cette grande fracture.


A suivre …. !


mercredi 2 septembre 2020

La discussion sur la contradiction et le paradoxe entre Turing et Wittgenstein (1939)

1, La rencontre entre Turing et Wittgenstein, Cambridge 1939 [1]

En 1939, Wittgenstein (1889-1951) a donné un cours de philosophie sur « Les fondements des mathématiques » à l'Université de Cambridge. 

Turing (1912-1954), rentré depuis quelques mois de Princeton USA  où il a fini sa thèse sous la direction d’Alonzo Church (1903-1995), donne lui-même un cours sur la question des fondements des mathématiques. Il initie ses étudiants au formalisme d’Hilbert et aux principaux résultats obtenus dans son fameux travail de 1936, Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision (Girard, 1995), dans lequel il a mis au point la notion de « machine de Turing ».

Après avoir être au courant du cours du même titre que le sien, Turing a décidé d’aller à assister le cours de Wittgenstein. Leurs discussions pendant un semestre ont été enregistrées dans le livre "Wittgenstein Cambridge Mathematics Fundamentals,1939 » (Mauvezin, Editions T.E.R.).

Voici je partage leur discussion sur la contradiction et le paradoxe.


2, La discussion sur la contradiction et le paradox [2]


The Turing/Wittgenstein exchange on contradiction and paradox (Lecture XXI)


Wittgenstein: ‘Think of the case of the Liar. It is very queer in a way that this should have puzzled anyone ... Because the thing works like this: if a man says “I am lying” was say that it follows that he is not lying, from which it follows that he is lying and so on. Well, so what? You can go on like that until you are black in the face. Why not? It doesn’t matter…

Now suppose a man says “I am lying” and I say “Therefore you are not, therefore you are, therefore you are not...” – What is wrong? Nothing. Except that it is no use; it is just a useless language-game, and why should anybody be excited?’


Turing: What puzzles one is that one usually uses a contradiction as a criterion for having done something wrong. But in this case one cannot find anything done wrong.


Wittgenstein: Yes – and more: nothing has been done wrong.


Wittgenstein: There is a particular mathematical method, the method of reduction ad absurdum, which we might call “avoiding the contradiction”. In this method one shows a contradiction and then shows the way from it. But this doesn’t mean that a contradiction is a sort of devil.

One may say, “From a contradiction everything would follow.” The reply to that is: Well then, don’t draw any conclusions from a contradiction; make that the rule. You might put it: There is always time to deal with a contradiction when we get to it. When we get to it, shouldn’t we simply say, “This is no use – and we won’t draw any conclusions from it”?


Turing: The real harm will not come in unless there is an application, in which case a bridge may fall down or something of that sort.


The Bridge (Lecture XXII)


Wittgenstein: It was suggested last time that the danger with a contradiction in logic or mathematics is in the application. Turing suggested that a bridge might collapse.

Now it does not sound quite right to say that a bridge might fall down because of a contradiction. We have an idea of the sort of mistake which would lead to a bridge falling.

(a) We’ve got hold of a wrong natural law – a wrong coefficient.

(b) There has been a mistake in calculation – someone has multiplied

wrongly.

The first case obviously has nothing to do with having a contradiction; and the second is not quite clear.


Turing: You cannot be confident about applying your calculus until you know that there is no hidden contradiction in it.


Wittgenstein: There seems to me to be an enormous mistake there. For your calculus gives certain results, and you want the bridge not to break down. I’d say things can go wrong is only two ways: either the bridge breaks down or you have made a mistake in your calculation – for example, you multiplied wrongly. But you seem to think that there may be a third thing wrong: the calculus is wrong.


Turing: No. What I object to is the bridge falling down.


Wittgenstein: But how do you know that it will fall down? Isn’t that a question of physics?


Turing: If one takes Frege’s symbolism and gives someone the technique of multiplying in it, then by using a Russell paradox he could get a wrong multiplication.


Wittgenstein: This would come to doing something which we would not call multiplying... The point I’m driving at is that Frege and Russell’s logic is not the basis for arithmetic anyway – contradiction or no contradiction. (from Lectures XXII and XXIII)


Référence :

[1] Turing et Wittgenstein, Cambridge 1939, Patrick Goutefangea

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01648506/document

[2] Turing and Wittgenstein on Logic and Mathematics - The Eighteenth British Wittgenstein Society Lecture, Ray Monk, https://www.britishwittgensteinsociety.org/wp-content/uploads/documents/lectures/Turing-and-Wittgenstein-on-Logic-and-Mathematics.pdf





mercredi 26 août 2020

Le caractère chinois 懂 (comprendre)

 L'étymologie de :

= +

coeur

  = herbes germinales


Ainsi, on peut interpréter :

- au sens propre : l’état de l’esprit comme s’il y a des herbes qui sont en train de pousser dans le coeur.

- au sens figuré : comprendre, ça signifie que le coeur est touché, connecté et éclairci.


Dans le caractère , Yin et Yang sont interchangeables, errant entre «ignorant» et « compréhension » (懵懂) , . . .


Par conséquent, « comprendre () » implique la vitalité, et nécessite l’attention du coeur et l’investissement de la vie, …





漫谈汉字 - “


 =  + 

 = 生发的草

懂:心如生发的草的状态,心动、心通、心懂。阴阳互易,游走懵懂之间,。。。


所以,内含生命力,需要用心,生命的投入,。。。

dimanche 16 août 2020

« Effet papillon »

L' « effet papillon » est une expression qui résume une métaphore concernant le phénomène fondamental de sensibilité aux conditions initiales de la théorie du chaos. 1


La formulation exacte qui en est à l'origine fut exprimée par Edward Lorenz lors d'une conférence scientifique en 1972, dont le titre était :

« Le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? »


Lorenz travaillait sur des problèmes de prédictibilité, à savoir, des previsions météorologiques grâce à des systèmes informatiques. Lorenz a incorporé, en 1963, le fait que des variations infimes entre deux situations initiales pouvaient conduire à des situations finales sans rapport entre elles.


En montrant que certains systèmes déterministes avaient des limites formelles de prédictibilité, Ed. (Lorenz) a enfoncé le dernier clou dans le cercueil de l'univers cartésien et fomenté ce que certains ont appelé la troisième révolution scientifique du XXe siècle, après la relativité et la mécanique quantique", explique, en lui rendant hommage, son collègue Kerry Emmanuel, professeur de science atmosphérique au MIT. Ses travaux ont ouvert un nouveau champ de recherches qui ont durablement influencé non seulement les mathématiques, mais aussi de nombreuses disciplines comme la biologie, la physique ou les sciences sociales. 2




Référence :

1https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_papillon

2https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2008/04/22/edward-lorenz_1036964_3382.html 

lundi 27 juillet 2020

«La peur de trébucher cramponne notre esprit à la rampe de la logique» - « Les nourritures terrestres » de André Gide

Le 14 janvier de cette année, l'UNESCO a déclaré cette journée comme «Journée mondiale de la logique». A cette occasion, la directrice générale de l'UNESCO, Audrey Azoulay, a prononcé un discours où elle a cité une célèbre phrase d’André Gide, écrivain français qui a eu le prix Nobel de littérature : «la peur de trébucher cramponne notre esprit à la rampe de la logique»

Cette phrase vient du livre « Les nourritures terrestres » (1897) de Gide (P.179):

La peur de trébucher cramponne notre esprit à la rampe de la logique.
Il y a la logique et il y a ce qui échappe à la logique. (L’illogisme m’irrite, mais l’excès de logique m’exténue.) 
Il y a ceux qui raisonnent et il y a ceux qui laissent les autres avoir raison. (Mon coeur, si ma raison lui donne tort de battre, c’est à lui que je donne raison.) 
Il y a ceux qui se passent de vivre et ceux qui se passent d’avoir raison. 
C’est au défaut de la logique que je prends conscience de moi. 
O ma plus chère et ma plus riante pensée! 
Qu’ai-je affaire de chercher plus longtemps à légitimer ta naissance? 
N’ai-je pas lu ce matin dans Plutarque, au seuil des Vies de Romulus et de Thèsée, que ces deux grands fondateurs de cités, pour être nés « secrètement et d’une union clandestine » ont passé pour des fils de dieux? …

Référence :
[1] André Gide, Les nourritures terrestres - suivi de Les nouvelles nourritures, Edition Gallmard, 1917-1936
[3] À l'occasion de la "Journée mondiale de la logique », https://coeur-et-esprit.blogspot.com/2020/01/

mardi 21 juillet 2020

Renard sauvage koan - une histoire Zen

Le sens du Kōan dans la tradition Zen a fait l'objet d'un débat intense et un examen au sein du Zen en raison de sa complexité et des thèmes à plusieurs niveaux.

Le kōan renard sauvage est un Koan influent qui remonte à 1036 [1].

1. Koan

Chaque fois que Baizhang, Maître Zen, donnait une conférence de Dharma, un certain vieil homme viennait écouter. D'habitude, il partait après le discours. Mais un jour, il est resté. Baizhang a demandé: « Qui est là? »
L'homme a dit: « Je ne suis pas vraiment un être humain. J'ai vécu et enseigné sur cette montagne au moment de Kashyapa Bouddha. Un jour, un étudiant m'a demandé: « Est-ce une personne qui pratique avec une grande dévotion tombent toujours en cause et l'effet? ' Je lui ai dit: « Non, une telle personne ne fonctionne pas. » Parce que je l'ai dit je renais comme un renard sauvage pendant cinq cents vies. Révérend maître, s'il vous plaît dites-moi un mot pour tourner et me libérer de ce corps de renard sauvage « . 

Puis il a demandé Baizhang, « Est-ce une personne qui pratique avec une grande dévotion tombent toujours en cause et l'effet? »
dit Baizhang, « Ne pas ignorer la cause et l'effet. »
Aussitôt cet homme avait une grande réalisation. Cédant, il dit: « Je suis maintenant libéré du corps d'un renard sauvage. Je vais rester dans la montagne derrière le monastère. Maître, pourriez-vous offrir les services habituels pour un moine décédé pour moi? »

Baizhang a demandé au chef de la salle des moines pour informer l'assemblée que les services funéraires pour un moine auraient lieu après le repas de midi. Les moines se demandaient: « Que se passe-Tout le monde est bien,? Il n'y a personne malade dans la salle Nirvana. » Après leur repas, Baizhang a conduit l'assemblée à un gros rocher derrière le monastère et leur montra un renard mort à la base de la roche. En suivant la procédure habituelle, ils ont incinéré le corps.

2. Le commentaire 

Ne pas tomber, ne pas ignorer:
Odd et même sont sur un dé. 
Sans ignorer, ne pas tomber: 
Des centaines et des milliers de regrets!

3. L'interprétation

L'importance de ce koan va à des questions fondamentales dans la pensée bouddhiste, en particulier le sens de l' illumination par rapport à la cause et l' effet.

Référence

百丈野狐公案 - 《无门关》

百丈禅师每日上堂。常有一老人听法并随众散去。有一日却站着不去。师乃问:立者何人?老人云:我于五百年前曾住此山。有学人问:大修行人还落因果否?我说不落因果。结果堕在野狐身。今请和尚代一转语。
师云:汝但问。
老人便问:大修行人还落因果否?
师云:不昧因果。
老人于言下大悟。告辞师云:我已免脱野狐身。住在山后。乞师依亡僧礼烧送。
次日百丈禅师令众僧到后山找亡僧,众人不解,师带众人在山后大盘石上找到一只已死的黑毛大狐狸。斋后按送亡僧礼火化。

无门曰:不落因果,为甚堕野狐。不昧因果,为甚脱野狐。若向者里着得一只眼,便知得前百丈赢得风流五百生!

颂曰:不落不昧,两采一赛。不昧不落,千错万错。

mercredi 1 juillet 2020

Ignorance (Avidyā, 无明)

Avidyā, terminologie bouddhiste, signifie «ignorance».

Dans l'hindouisme, c'est d'abord l'ignorance de sa véritable nature recouverte par les obscurcissements successifs de la conscience pure produits par l'attachement. 

L’avidyā consiste en l’obscurcissement cognitif et l’obstacle troublé.

Dans le bouddhisme, avidyā est, avec l’avidité et la haine, l'un des Trois Poisons ; cependant, elle est à l'origine des deux autres. 


Référence :

无明(梵语:Avidyā),佛教术语,烦恼的别称,一切苦之根本。

因对法界不如实知见,所以造作颠倒之行为;即暗昧事物,不通达真理与不能明白即事达或道理之精神状态。亦即不达,不解,不了,而以愚痴为其自相。泛指无智,愚昧。

无明又分:一念无明(烦恼障);无始无明(所知障)。